
A propos de toxicomanie en région
lausannoise
No 7 Octobre 1998

Le poids des dettes à la réinsertion Les dettes
sont une réalité quasi incontournable dans le trajet des personnes toxicodépendantes:
dettes contractées durant la période de consommation active, mais dont
la réalité pèsera de tout son poids plus tard, quand la personne entamera
un processus de réinsertion. On sait que l'acquisition des produits
coûte cher pour ceux qui sont véritablement accrochés. Avec des ressources
financières limitées, cela devient franchement acrobatique; le recours
au petit crédit est un moyen, coûteux, limité, de trouver de l'argent.
Le petit trafic en est un autre avec les conséquences pénales que l'on
connaît. Le poids des dettes, c'est donc la facture considérable que
l'on retrouve, au moment de "faire de l'ordre": factures impayées,
retards d'impôts, petits crédits non remboursés. A cela s'ajoutent,
pour ceux qui ont été condamnés, les conséquences financières de la
poursuite pénale: amendes, frais de justice, créances compensatrices.
Ces coûts surviennent brutalement, à la suite du procès. Sommes en quelque
sorte imprévues, et difficilement acceptables pour les prévenu/Es. C'est
qu'il existe une réelle ignorance en la matière; de l'ignorance au sentiment
d'arbitraire, le pas est vite franchi. Est-il possible d'anticiper ce
problème en y étant préparé? peut-on prévenir des coûts inutiles ? peut-on
envisager des marges de négociation au moment du recouvrement des sommes
dues? Et pour commencer:
- en quoi consistent les
frais de justice et les créances compensatrices? comment se calculent
les montants?
- de quelle manière s'opère
le recouvrement de ces dettes?
Zoom
vous propose un aperçu de la question avec M. Cuénod, Président du
Tribunal de district à Yverdon et M. de Rougemont, chef du service
de justice et législation.

A
quoi correspond la facture des frais de justice ? Que signifie la créance
compensatrice et au nom de quoi est-elle perçue ? M. Cuénod,
Président du Tribunal de district à Yverdon, en a proposé une description
précise lors d'une rencontre entre intervenants et dont nous transcrivons
ici les grandes lignes à nos lecteurs. Les amendes, les créances
compensatrices et les frais de justice relèvent du juge pénal et sont
mis à la charge des personnes condamnées. En ce sens, ces décisions
ont un caractère punitif, avec répercussion sur le patrimoine.
- Pour de simples contraventions,
des peines d'amende sont prononcées par le préfet, le juge d'instruction,
voire les Tribunaux de Police ou correctionnels : seuls les délinquants
mineurs (adolescents 15 à 18 ans) peuvent bénéficier du sursis à
l'amende, le paiement de celle-ci pouvant être subordonné à l'absence
de récidive pendant un certain délai ou à telle condition fixée
par le juge (par exemple, réparation du dommage causé au lésé) ;
en outre, le préfet peut également, sur requête et à certaines conditions,
commuer la peine d'amende en une "prestation de travail".
- Lorsqu'on arrête une
personne pour trafic de stupéfiants, les biens trouvés sur sa personne
sont mis sous séquestre puis confisqués en cas de condamnation:
ces sommes acquises illégalement par le fait des transactions reviennent
à l'Etat. Si ces sommes n'existent plus, elles seront remplacées
par une créance compensatrice de l'Etat envers le délinquant. Cette
"créance compensatrice" est une peine accessoire qui correspond
au chiffre d'affaire réalisé dans le trafic considéré comme commerce
illicite.
Auparavant, chaque trafic - si minime fût-il - faisait l'objet d'une
créance. Ces dernières années cependant, en se fondant sur l'article
59 du code pénal, il est possible de renoncer à cette créance totalement
ou partiellement selon la situation économique de la personne ;
pratiquement la condamnation au paiement de cette créance devient
de plus en plus rare dans le cas des consommateurs-trafiquants.
Du moins, de manière générale, les tribunaux se montrent-ils plus
cléments pour tenir compte des problèmes de réinsertion qu'elle
entraîne. A relever toutefois que les pratiques sont différentes
selon les tribunaux puisque c'est au juge qu'il appartient d'évaluer
le montant de la créance en fonction des circonstances de chaque
situation particulière.
- Pour une affaire simple
jugée par un Tribunal correctionnel, les frais de justice peuvent
facilement s'élever à un montant de Fr. 5'000.-- à 20'000.-- : ces
frais comprennent les émoluments (travail des autorités judiciaires)
et les débours (frais payés à des tiers, police, médecine légale,
etc.) ; ils sont établis à partir d'un barème précis. En cas d'acquittement,
la facture est supportée par l'Etat. Les mesures d'instruction sont
ordonnées par le juge d'office, ou à la requête des avocats des
prévenus.
A titre illustratif,
les paramètres suivants sont à prendre en considération :
- les frais d'émolument
de l'enquête : Fr. 50.-- la page de procès-verbal (audition, décision,
etc.).
- les frais de jugement
: de Fr. 200.-- à 350.-- au tribunal de police, Fr. 750.-- par
demi-journée d'audience du Tribunal correctionnel.
- une journée de détention
préventive : Fr. 30.30, prix facturé et non prix réel (la détention
préventive à la charge du justiciable peut durer quelques jours,
semaines ou mois, rarement plus d'un an, exceptionnellement plus
de 2 ans).
- l'expertise psychiatrique
: de Fr. 1'200.-- à 1'800.--, voire plus.
- les expertises réalisées
à l'Institut de médecine légale ont les coût suivants: analyse
de la qualité du produit, Fr. 150.-- environ ; prises d'urine
ou de sang, Fr. 300.-- environ, etc....
- l'indemnité à l'avocat
d'office : entre Fr. 1'000.-- et 4'000.--, pour une cause correctionnelle,
selon le temps consacré, le tarif (Fr. 80.-- à 120.--/l'heure
pour un stagiaire, Fr. 150.-- à 200.-- pour un avocat confirmé),
et la difficulté de l'affaire).
- les frais de commission
rogatoire (lorsque l'enquête nécessite des missions dans d'autres
villes ou pays) évoluent selon le nombre d'enquêteurs, le temps
de mission, etc.
- les frais de traduction
lorsque l'inculpé est un étranger : Fr. 60.-- à 85.--/l'heure,
selon la "difficulté" de la langue.
- les témoins ne sont
payés que s'ils le réclament ; toutefois, leurs frais de déplacement
peuvent être facturés.
- si le justiciable
est malade et considéré comme dangereux, il sera transféré à l'hôpital
pénitentiaire de Genève (le seul en Suisse romande) où les frais
hospitaliers (qui ne seraient pas couverts par les assurances)
seront également à sa charge, de même que le trajet sous escorte.
- les frais de photocopie
et de tarif postal impliquent encore des coûts en personnel et
en temps.
La prise en compte de
tous ces éléments d'un point de vue financier nous conduit à un
paradoxe : l'aveu immédiat coûte moins cher compte tenu des frais
d'enquête ainsi que de leur durée possible....
Ces données concernent tous les justiciables quels qu'ils soient
; concernant le problème précis des consommateurs-trafiquants, on
peut faire les commentaires suivants :
- L'expertise psychiatrique
demandée par l'avocat vise une diminution de la peine en alléguant
la responsabilité pénale diminuée de son client. Pratiquement, cette
démarche n'est pas véritablement utile lorsqu'il s'agit de délinquants
toxicomanes, leur responsabilité étant généralement considérée comme
diminuée du fait de la toxicodépendance. On peut ainsi se demander
s'il ne faudrait pas admettre systématiquement que la responsabilité
pénale des toxicomanes est diminuée ou, du moins, simplifier les
expertises établies à leur sujet afin d'en diminuer les coûts.
- Le juge dispose
pratiquement d'une marge de manuvre limitée pour la facturation
des frais de justice lesquels s'additionnent selon notamment une
logique quasi mathématique. Vouloir en changer la teneur relèverait
alors du code de procédure pénale, ce qui impliquerait un amendement
sur le plan législatif, au niveau du Grand Conseil.
Une fois la peine prononcée, voici
son exécution! Le recouvrement des sommes dues, amendes, créances
compensatrices, frais de justice, vient à ce moment-là. Maître
de Rougemont, chef du service de Justice et Législation au
nouveau département des Institutions et des Relations extérieures
nous donne un aperçu de ce qui, pour un non initié, apparaît d'abord
comme un dédale.
Rel'ier
Au moment du jugement, la personne concernée apprend quel sera le
montant de la facture. Il lui faudra ensuite s'acquitter de cette
dette : une tâche d'autant plus compliquée que la perception des montants
relève d'instances différentes. Qu'en est-il précisément ?
Me de Rougemont
Pour un esprit logique, la perception des montants dus, en vertu d'un
jugement, devrait relever de l'exécution du jugement. Pour des raisons
qui ne sont pas toujours claires, mais aussi compte tenu des moyens
à disposition, ces montants sont perçus de façon éclatée auprès de
trois instances différentes: le préfet du domicile pour l'amende,
le service de Justice et Législation pour les créances compensatrices
et, depuis bientôt deux ans, la Recette de district de Lausanne-Ville
pour les frais de justice.
Ce fractionnement, peu logique en soi, s'explique entre autres par
des pratiques historiques. Ainsi le préfet était-il autrefois très
impliqué dans l'exécution des peines; il n'apparaissait alors pas
convenable que les juges s'en chargent eux-mêmes, celle-ci étant un
peu considérée comme les "basses uvres" du jugement
! Actuellement, la loi dit que le Département de Justice et Police
est chargé de l'exécution des peines, notamment l'encaissement des
sommes dues. A partir de là, la répartition des compétences se règle
entre le Département et les services concernés. C'est dans ce cadre
que la Recette de district de Lausanne-Ville a été chargée de l'encaissement
des frais de justice. Si l'on souhaitait changer les pratiques actuelles
et, par exemple, fondre en un seul organisme les 3 instances d'encaissement,
il faudrait que le nouveau modèle envisagé soit ensuite entériné par
le Grand Conseil.
Rel'ier
Entre les sommes dues et les possibilités concrètes de s'acquitter
de sa dette, il y a souvent un fossé. Lorsqu'une personne toxicomane
se trouve en voie de réinsertion, ses possibilités financières relèvent
souvent du minimum vital. Y a-t-il alors de la place pour une négociation
en cas d'insolvabilité totale ou relative?
Me de Rougemont
Pour toutes ces affaires pécuniaires, les instances concernées adressent
normalement un bordereau contenant le montant de la facture, comme
pour les impôts. C'est une procédure administrative qui s'inscrit
dans une pratique quasi industrielle vu le nombre de cas traités par
jour. Or, dans le genre de cas que vous évoquez, il est en effet fréquent
que l'intéressé, accablé par le montant de sa dette, laisse pourrir
la situation.
Alors, conseil no 1 : trouver des accommodements avant d'en arriver
à l'Office des poursuites et faillites parce qu'à ce stade la situation
deviendra beaucoup plus compliquée : l'Office est tenu d'appliquer
ses propres critères selon des règles rigides définies par la loi.
Dans la mesure où l'intéressé fait des propositions réalistes, il
est possible d'entrer en matière, mais dans le cadre de limites claires
: ainsi, la loi n'a pas prévu de remise pour l'amende ou pour les
frais de justice, alors que cette possibilité existe avec les impôts
lorsque la situation personnelle a changé depuis la dernière taxation.
Par contre, la loi autorise la diminution ou la suppression du montant
des créances compensatrices. Le juge peut donc fixer un montant inférieur
à la somme théoriquement due pour ne pas compromettre la réinsertion
sociale. Une créance de Fr. 1'000.-- ne fera probablement pas l'objet
d'une remise ; mais avec une somme de Fr. 40'000 à 70'000.--, le juge
pourra manifester "un petit signe" en diminuant ce montant
à Fr. 30'000.--1. Par analogie, on admet que l'autorité d'encaissement
(ici, le service de Justice et Législation) a également cette compétence
; dans ce cas l'administration pourra se montrer assez souple ...
pour autant que les propositions ne soient pas ridicules. En pratique,
cela ne s'est jamais produit depuis 7-8 ans.
Rel'ier
S'il n'y a pas de remise pour l'amende ou les frais de justice, quelles
autres possibilités d'accommodement envisager?
Me de Rougemont
Des arrangements avec la Recette de district de Lausanne-Ville sont
possibles dès lors que les propositions ne sont ni loufoques, ni disproportionnées
par rapport aux revenus de la personne. Ajoutons qu'en vertu de sa
compétence de taxation, la Recette est la mieux placée pour connaître
le montant réel des revenus.
Le préfet, quant à lui, peut accorder toutes sortes de modalités de
paiement, notamment une conversion de la dette en arrêts ou bien son
rachat en prestations de travail. Toutefois, et ce pour des raisons
différentes, la conversion comme le rachat posent problème. Prenons
la conversion de la dette en arrêts : d'une part, il y a une disproportion
entre le coût réel d'une journée carcérale et les Fr. 30.-- qu'elle
vaut du point du vue de la dette; d'autre part, il y a tellement de
situations en attente qu'on peut véritablement parler d'un embouteillage
pour entrer en prison ... de sorte que le délai de prescription est
généralement échu au moment où vient son tour. Il y a là un dysfonctionnement
administratif qui favorise en fait les mauvais payeurs. Quant au rachat
de la dette par des prestation en travail, cette possibilité est prévue
par un ancien règlement vaudois mais cette procédure est tombée en
désuétude, ceci pour deux raisons : d'abord, il s'agit d'un rachat
à raison de Fr. 10.-- d'amende par "journée normale de travail".
Cela ne correspond ni au Code Pénal (CPS), ni aux salaires actuels.
Au surplus, les préfets ne disposent pas de l'infrastructure leur
permettant de concrétiser cette possibilité de travail d'intérêt public
qui s'inscrit dans le même champ que les programmes d'occupation ou
les prestations du service civil. Ainsi cette dernière possibilité
est-elle, en l'état actuel, inapplicable.
Le
poids de la dette (toutes dettes confondues) est une question
bien connue des travailleurs sociaux qui s'y trouvent confrontés
à travers les personnes qu'ils accompagnent. Vu le cumul de telles
situations, des services sociaux privés (voir Brèves) proposent
un appui socio-administratif à son remboursement. Cet appui peut
impliquer assez naturellement des tentatives de négociations avec
les différents créanciers. Si, comme on l'a vu avec Maître de
Rougemont, des négociations sont possibles avec les services administratifs
concernés, il n'en demeure pas moins qu'elles peuvent se révéler
difficiles, et ce d'autant plus que les logiques d'action des
uns et des autres, ne sont pas les mêmes.
On saluera donc la mise en uvre d'un dispositif de désendettement
que la Municipalité lausannoise a inscrite dans son programme
de législature. Lorsque le projet de dispositif aura été conçu,
il fera l'objet d'un préavis qui sera ensuite soumis au Conseil
communal. Une telle initiative permettra de regrouper des efforts
jusque-là dispersés pour s'attaquer de façon systématique à un
problème dont les ramifications sont extrêmement nombreuses. |

ASEMO-Relais
Pré du Marché 23, 1004 Lausanne
648 38 31
Appui dans la gestion d'un budget, désendettement, aide sociale dans
le cadre d'une prise en charge Centre social protestant
Beau-Séjour 28, Lausanne
320 56 81
Programme de désendettement, gestion d'un budget, accompagnement.
Société vaudoise de patronage
Ch. du Calvaire 9, CP 609, 1005 Lausanne
323 40 15
Accompagnement pour gérer son budget, programme de désendettement.
Bloc notes
"Un éducateur en pétard",
situations concrètes, réflexions, outils de travail, avec la présentation
du Théâtre-Forum Caméléon, 3 novembre de 9h - 17h à Yverdon; renseignements:
Fil rouge, 024 426 34 34, e-mail great.aria@span.ch
"Conditions
d'injection et prise de risques en Suisse romande" 10 novembre
9h30 - 16h30 à Yverdon; renseignements: GREAT, 024 426 34 34
Congrès international
"drogues et dialogues", les 12 et 13 novembre à Genève;
renseignements: ARGOS, 022 700 49 49 ou e-mail: argos@worldcom.ch
Politique
des drogues: dépénalisation, légalisation, état de la question,
19 novembre de 14.00 à 18.00 heures à Lausanne, un colloque organisé
par la CPD.
Le soir, un débat public sur l'initiative Droleg, parrainé par le
journal le Temps. Pour les deux manifestations, renseignements au
GREAT, 024 426 34 34 ou e-mail great.aria@span.ch.
Rappel pour
les internautes: le site http://www.infoset.ch offre des données sur
les institutions résidentielles ou non en Suisse, ainsi que beaucoup
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