A propos de toxicomanie en région lausannoise
No 24 Juillet 2006

 

Dépendances des hommes : les fragilités de la masculinité

Le 2 février 2006 s'est déroulée à Fribourg, la première journée nationale sur la question des dépendances et du genre (1). Lors de cette manifestation la recherche Genre masculin et dépendances (2), portant sur les spécificités des dépendances des hommes, a été présentée. Bien que les éléments mis en évidence ne soient pour la plupart pas inconnus des professionnel-le-s du domaine, cette recherche permet, pour la première fois, de systématiser ces observations et de les objectiver. Cette démarche mérite d'être soulignée car elle contribue à passer d'un modèle masculin de type général, à une vision plus subtile et nuancée des spécificités des dépendances des hommes. Il devient dès lors possible de proposer des prises en charge plus adaptées aux besoins des personnes concernées.
Dans la conjoncture actuelle, cette recherche arrive à point nommé, en particulier pour répondre aux pratiques émergentes en matière de consommation. On constate que de plus en plus de jeunes se trouvent dans des situations de grande précarité, conséquence de différents facteurs structurels: formation interrompue, manque de places d'apprentissage, contexte familial difficile, absence de perspectives d'avenir… Il y a urgence: une étude de l'ISPA met en évidence qu'en moyenne, 3 à 4 jeunes par jour se retrouvent à l'hôpital pour une intoxication alcoolique ou une dépendance à l'alcool (3). Et ces jeunes sont plutôt des garçons.
Dans les projets de prévention et de prise en charge pour les jeunes la question du genre devrait être dès le départ intégrée à ces approches, car elle permet de mieux cibler les interventions, et cela à différents niveaux (messages de prévention, renforcement de l'estime de soi, prises en charge mieux ciblées, etc.).
Aujourd'hui, l'enjeu n'est pas tant de mettre en évidence les spécificités des consommations des hommes et des femmes, mais de déterminer comment les intégrer dans les pratiques professionnelles quotidiennes. Les professionnel-le-s l'ont bien compris et adaptent leurs interventions au plus près des besoins des femmes et des hommes qu'ils accompagnent.
Pour ce numéro de Zoom, nous vous proposons dans un premier temps un focus sur les spécificités des dépendances des hommes. Dans un deuxième temps, nous donnerons la parole à Michel Graf, directeur de l'ISPA et auteur du rapport Genre masculin et dépendances.

1 Les dépendances ont un sexe… de quel genre? Organisation: Infodrog
et l'OFSP. Conférences et présentations www.infodrog.ch
2 Genre masculin et dépendances: données de base et recommandations
M. Graf, en col. Avec B. Annahein, J. Messerli, ISPA,
2006. Pour commander: ISPA, 021 321 29 35, librairie@sfa-ispa.ch
Peut être téléchargé gratuitement www.sfa-ispa.ch
3 Alkohol-Intoxikationen Jugendlicher und junger Erwachsener. Eine Sekundäranalyse des Daten Schweizer Spitäler,
G. Gmel, E. Kuntsche, ISPA, Lausanne, 2006.
www.sfa-ispa.ch pour le rapport complet

Genre masculin et dépendances

Ce rapport traite différents aspects et facteurs des consommations et dépendances des hommes comme, la construction sociale de la masculinité et son influence sur la santé, les enjeux et mécanismes de l'addiction ainsi que les modes, les risques et les conséquences de la
consommation en regard avec l'âge des hommes.

Nous vous proposons un extrait des éléments mis en évidence concernant l'enfance et l'adolescence. Pour les garçons (1):

  • La cohésion familiale et le dialogue sont des facteurs protecteurs importants. Les problèmes de consommation des parents ont une influence sur la consommation future des garçons.
  • Les abus sexuels, émotionnels et corporels représentent un risque élevé de consommation et de dépendance (idem pour les filles).
  • La consommation d'alcool, de cannabis et des autres substances psychoactives est plus élevée que chez les filles. Les problèmes de consommations précoces et abus ponctuels sont plus fréquents chez les garçons.
  • La notion de risque et de sensations fortes est valorisée chez les garçons (et dévalorisée chez les filles).

Le rapport développe des recommandations dans les domaines de la prévention, la prise en charge, la recherche scientifique, la santé publique, ainsi que pour des thèmes spécifiques comme la prostitution masculine et la population migrante.

Dans le domaine de la prévention primaire, il est recommandé de travailler sur les représentations de la masculinité et les stéréotypes traditionnels qui représentent, entre autres, un frein à reconnaître ses souffrances, ses peurs, etc. Une autre recommandation conseille d'adapter les approches préventives en fonction des substances concernées (par exemple, travailler les représentations que les adolescents se font de l'alcool en tant que produit «cool») ainsi que du contexte d'intervention (école, entreprise).

Dans le domaine de la prise en charge thérapeutique des personnes dépendantes, les recommandations préconisent d'encourager et de développer l'intégration de l'égalité des genres dans le concept thérapeutique des institutions. Une autre recommandation encourage le développement de stratégies pour motiver précocement les hommes à entreprendre un traitement pour sortir de la dépendance. Il apparaît en effet que les approches motivationnelles et l'intervention brève sont des outils d'intervention efficaces auprès des hommes. La question de la violence conjugale est également prise en compte, il est recommandé d'aborder systématiquement cet aspect avec les hommes, même s'il n'existe pas de causalité claire entre violence et consommation de substances psychoactives.

Dans le domaine de la recherche scientifique, il est recommandé de prendre plus en considération la variable «sexe» dans l'ensemble des études. Les hypothèses quant aux différences probables entre les sexes doivent être posées avant d'effectuer les analyses. Il s'agit également d'encourager la recherche scientifique dans le domaine des liens de causalité entre consommation de substances psychoactives et violence.

Dans le domaine de la santé publique, les recommandations proposent de soutenir le rôle éducatif des parents en diffusant des informations sur les différentes étapes du développement de l'enfant ou encore de sensibiliser les professionnel-le-s des domaines de la pédagogie, de l'éducation, du travail social et médical aux questions de l'égalité entre les femmes et les hommes.

Prise de risque et masculinité

«Le lien démontré entre recherche de sensations et consommation de substances psychoactives doit nous inciter à développer des approches préventives précoces spécifiques pour ce type de population, essentiellement masculine, à la fois envers le comportement à risque lui-même, mais aussi à l'égard des consommations de substances qui y sont associées. La notion de gestion des risques est à inclure dans ces approches. A cet égard, canaliser l'envie de sensations, offrir des possibilités de frissonner à risque contrôlé est aussi une alternative à laquelle réfléchir, selon les publics auxquels on s'adresse.» (2)

Abus sexuels et émotionnels

«Les approches de prévention des abus sexuels sont à encourager, tout comme celles incitant les enfants à briser la loi du silence et à oser parler des sévices vécus. Une sensibilisation des professionnel-le-s à la question des abus sexuels sur les garçons est à entreprendre, afin de faciliter un repérage précoce de ces situations.» (3)

1 Les éléments suivants influencent également les comportements des adolescentes, mais ont été relevés comme particulièrement pertinents concernant les garçons.
2 Genre masculin et dépendances: données de base et recommandations, M. Graf, en col. Avec B. Annahein, J. Messerli, ISPA, 2006, p. 38.
3 Ibidem, p. 30.

Parole à…

Entretien avec Michel Graf, directeur de l'ISPA et auteur du rapport Genre masculin et dépendances.

Rel'ier – Pouvoir mener aujourd'hui une recherche sur les spécificités des dépendances des hommes montre que les représentations ont changé. Comment expliquez-vous cette ouverture?
Lorsque l'on m'a demandé de reprendre la question des spécificités des dépendances des hommes je me suis exclamé : «Mais qu'est-ce que vous voulez que je dise de plus: on a l'argent, le pouvoir, les privilèges… Est-ce qu'il y a encore quelque chose à dire autre que des banalités?». Marie-Louise Ernst (OFSP) m'a démontré que oui, que même si beaucoup d'offres sont faites pour les hommes, elles n'ont pas été pensées dans une perspective genre. Par exemple, les atelier bois, jardin ou métaux ont été proposés pour correspondre aux stéréotypes masculins, ce faisant, ils contribuent à les perpétuer. Que l'on se comprenne bien, je n'ai rien contre ces ateliers, mais il est nécessaire de conceptualiser et de diversifier les offres. Que proposer aux hommes qui ne se reconnaissent pas dans des activités stéréotypées? Il est temps aujourd'hui de s'ouvrir à d'autres offres et, conjointement, de thématiser l'émotionnel. Le but n'est pas de faire pleurer tous les hommes, mais qu'ils aient également la possibilité de le faire.

Rel'ier – Qu'est-ce qui vous a le plus surpris dans les spécificités masculines mises en évidence dans votre recherche?
Ce qui m'a frappé c'est la fragilité masculine. L'homme naît fragile, la mère le sent très bien et surprotège le petit garçon ; et, pour répondre à cette surprotection, le garçon se ferme au lieu de se laisser bercer, il se ferme pour ne pas voir que les autres s'inquiètent. La recherche a mis en évidence que la cohésion familiale et le dialogue sont des grands facteurs protecteurs.
Un autre élément qui m'a frappé c'est l'impact des abus relationnels, sexuels et émotionnels sur les garçons. C'est un facteur de risques graves, qui est encore trop souvent laissé pour compte aujourd'hui. C'est le tabou des tabous.
On constate par ailleurs que l'influence du groupe est particulièrement marquée chez les garçons. Ils sont plus sensibles aux attentes normatives de type, «les autres l'ont fait, alors moi aussi !».
Quant aux comportements à risques (recherche de sensations), on sait qu'ils sont nettement plus fréquents chez les garçons. Que fait-on de ces éléments que l'on sent intuitivement, mais qui ne sont pas conceptualisés?
Aujourd'hui dans la prévention, on parle de prises de risques aux garçons et aux filles, alors que pour cette question il faudrait clairement les dissocier.
On a trop souvent banalisé le comportement des hommes. Or, on sait que les hommes boivent plus que les femmes, qu'ils consomment plus de cannabis que les femmes. En fait, les hommes consomment « de tout » plus que les femmes, sauf les médicaments. Dans la recherche, un chapitre est consacré aux consommations qui dérapent.

Rel'ier – Ces éléments vont-ils avoir une incidence sur la conception des projets de prévention?
Concernant les implications concrètes, l'ISPA va agir. Actuellement nous sommes en réflexion: comment traiter et conceptualiser ces différentes approches? Est-il pertinent de proposer différentes brochures pour les femmes et les hommes? Ou encore de réinventer une écriture pour les femmes et pour les hommes? Cette réflexion devrait être menée dans une politique de santé publique qui tienne également compte des enseignant-e-s. Dans l'enquête sur la santé des écoliers (2006), des analyses différenciées concernant filles et garçons sont proposées, mais, à partir de ces éléments, comment agir? Comment aborder ces questions spécifiquement avec les garçons et les filles, et d'ailleurs, finalement, est-il pertinent de les aborder différemment?
Dans le domaine de la prévention, un travail sur les stéréotypes doit être mené: un homme peut pleurer et, inversement, boire une bière, ne signifie pas que l'on est un homme. Il faut ouvrir le débat et la réflexion auX masculinitéS sans oublier que chaque être humain est un peu des deux, du genre féminin et masculin. Cette ouverture est indispensable pour penser de nouvelles pistes pour la prévention, l'éducation et la promotion de la santé.

Rel'ier – Le développement de prestations spécifiques pour les hommes ne risque-t-il pas de se faire au détriment des offres spécifiques pour les femmes?
Je ne crois pas. Les femmes travaillent depuis vingt ans sur cette question, les hommes sont forts… mais pas assez! Après ce rapport sur les spécificités masculines, l'objectif est de travailler globalement la question des genres. Par exemple, on peut imaginer la création de groupes mixtes où la question de l'égalité serait débattue. Parallèlement, il serait intéressant qu'émergent des groupes spécifiques hommes où pourrait être initiée une réflexion sur ce que l'on peut nommer «la palette des masculinités». Le risque selon moi n'est pas que les femmes soient lésées par ces démarches, mais qu'il n'y ait pas assez d'hommes pour parler de ces questions.
Je suis un ardent défenseur des genres et j'ai le sentiment que tout le monde y gagnera. Nous devons garder à l'esprit qu'il ne s'agit pas de se mettre en évidence mais de se mettre en question. L'homme doit accepter de perdre sa place dominante car les femmes ont gagné la leur.

1 Genre masculin et dépendances, Données de base et recommandations, M. Graf en collaboration avec B. Annaheim et J. Messerli, ISPA, Lausanne, 2006. Le rapport peut être téléchargé gratuitement sur le site de l'ISPA: www.sfa-ispa.ch.

Infos réseau

4-5 août, aux Pyramides à Lausanne, Festival de musique organisé par le Parachute (Fond. Mère Sofia). Programme et infos:
www.sofiafestival.ch

Nouveauté

De la toxicomanie à la conventionalité, Sociologie des sorties de la drogue à l'époque de la réduction des risques,
M. Caiata Zufferey, Ed Seismo, 2006.

Agenda

  • Développer des compétences relationnelles dans l'accueil des usagers
    Cycle de 8 journées pour le personnel paramédical et administratif. Septembre 06 à novembre 07.
    Journée sur le tabac : l'opportunité des arrêts simultanés de produits addictifs ; la « gestion » de la fumée au sein de l'institution
    Lundi 2 octobre 06.
    Adolescence et cannabis
    Lundi 23 et mardi 24 octobre 06.

    Pour ces trois formations, rens. au Great 024 426 34 34.
  • Repères fondamentaux de sciences sociales dans le champ des addictions (fordd).
    3 jeudis de septembre à novembre 06


    Renseignements à la fordd 024 420 22 62.

Zoom sur le Net

 

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