| A propos de toxicomanie
en région lausannoise
No 26 Mai 2007
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Quelle place pour les marginaux dans la ville
?
Qui n'a jamais fait un écart pour éviter
de croiser le regard des personnes toxicodépendantes rassemblées
dans la rue ? Avec un sentiment d'impuissance, de fatalisme. Comme si,
entre ces marginaux et nous, il n'y avait rien de commun. Comme si nous
avions deux vies parallèles qui ne devaient jamais se rencontrer.
Or, cette situation ne peut être satisfaisante, ni pour les uns,
ni pour les autres.
Dans la population en général, on éprouve parfois
un sentiment d'insécurité, accentué par certains
faits, comme la mendicité, les bagarres, les vols, les déprédations.
Du côté des personnes toxicodépendantes, de nombreux
hommes et femmes éprouvent un malaise et un sentiment de honte
de se sentir inutiles et rejetés par la société.
Dans ces conditions, nous ne pouvons plus éviter des questions
essentielles : quelle place voulons-nous accorder aux marginaux ? Comment
vivre avec ceux qui ne rentrent pas dans le moule du « métro,
boulot, dodo » ? Avant d'y répondre, force est de constater
que notre société est métissée dans ses
façons de vivre, ses valeurs et ses idéaux. Certains ne
veulent ou ne peuvent vivre comme les autres et s'intégrer.
Et nous devons en tenir compte. Un des enjeux de notre société
est d'apprendre à vivre ensemble, malgré les différences
et avec ces différences. La solution passe par la prise en compte
des problèmes et des sentiments des uns et des autres. Reconnaître
que l'attitude de ces personnes peut faire peur et provoquer le rejet.
Reconnaître que le mépris et le rejet vis-à-vis
de ces dernières provoquent une souffrance chez elles. Reconnaître
que, pour diminuer la fracture, il faut créer des plateformes
où l'échange est possible : lieux de parole comme le demandent
les personnes toxicodépendantes interrogées par des travailleurs
sociaux d'Yverdon-les-Bains ou encore, comme le proposent déjà
certaines villes, des locaux de consommation qui permettent de prendre
en compte un besoin essentiel des toxicomanes – la réduction
des risques socio-sanitaires – et de diminuer le sentiment d'insécurité
ressenti par une partie de la population. Il s'agit là de deux
exemples, qui constituent indéniablement un pas vers une meilleure
prise en compte des besoins des uns et des autres.
La prise en compte des besoins spécifiques
des personnes toxicodépendantes représente un défi
pour la politique urbaine des pouvoirs publics. La question est de savoir
comment répondre aux besoins essentiels de ces femmes et de ces
hommes en difficulté, en prenant des mesures respectueuses, tout
en tenant compte des besoins de la population. A cette problématique,
les Municipalités apportent des réponses contrastées
qui mettent l'accent sur la répression et sur la réduction
des risques.
Dans la rue, les personnes toxicodépendantes ne
passent pas inaperçues. Généralement très
isolées socialement, elles aiment se retrouver et se rassembler
dans les espaces urbains. On les retrouve dans des lieux de passage
bien délimités et d'accès facile, des lieux où
le brassage de la population est important. C'est ainsi que, dans la
région lausannoise, elles se retrouvent actuellement à
la place de la Riponne. Des travailleurs sociaux y sont chargés
d'assurer un accompagnement et un contrôle social. Il n'en reste
pas moins que ces rassemblements posent des problèmes de voisinage
et d'ordre public.
Plusieurs cantons alémaniques ont réagi à cette
problématique, en interdisant l'accès d'un territoire
déterminé à des personnes, s'il apparaît
une menace de trouble de la sécurité. A Berne, treize
Suisses pris de boissons et faisant du vacarme ont reçu une interdiction
d'accès de trois mois à un périmètre donné.
Suite à un recours, le Tribunal Fédéral a admis
cette pratique, en vertu de l'application du principe de proportionnalité.
A Genève, les toxicomanes sont chassés depuis plusieurs
années du périmètre de Cornavin. De plus, la ville
s'est dotée de zones d'exclusion, dans lesquelles les personnes
qui dérangent peuvent être interdites d'accès. Cette
mesure concerne les toxicomanes et les trafiquants.
A Yverdon-les-Bains, ces rassemblements inquiètent également
la population et les pouvoirs publics depuis plusieurs années.
Mais la Municipalité est convaincue que la répression
ne suffira pas à résoudre le problème. Elle a voulu
connaître l'avis des personnes qui se retrouvent dans la rue,
pour tenter de trouver des solutions qui respectent tout à la
fois les besoins de la population et ceux des personnes marginalisées
(voir interview page de droite).
Parmi les mesures pour diminuer ces rassemblements dans la rue, des
villes de Suisse ont ouvert des locaux d'injection : Genève,
Bienne, Berne, Bâle (et alentours), Soleure, Zurich et Schaffhouse.
Le plus ancien date d'une vingtaine d'années. De nombreux professionnels
confrontés à cette population estiment que ce genre de
réalisation permet de mieux gérer l'espace public et les
contacts avec la population générale, d'améliorer
l'état de santé des personnes toxicodépendantes
en intensifiant l'accès aux soins, à la nourriture et
à l'hébergement. Ce constat a incité la Municipalité
de Lausanne à présenter à la fin de l'année
dernière un préavis comprenant, entre autres, un projet
d'espace de consommation de stupéfiants. Elle entend ainsi offrir
aux personnes dépendantes de meilleures conditions d'hygiène
et un suivi social et médical. Il s'agirait donc d'un développement
du champ de la réduction des risques, un des quatre piliers de
la politique suisse en matière de drogue. L'enjeu n'est pas négligeable
: le risque d'une péjoration de l'état de santé
des personnes toxicomanes est aujourd'hui réel, comme le montrent
les récentes statistiques mettant en évidence la problématique
des infections au VIH et au virus de l'hépatite C dans ces populations.
Sur le plan de la sécurité, l'intérieur des locaux
serait placé sous la responsabilité du personnel, tandis
que les abords immédiats de l'espace de consommation seraient
sous la surveillance d'auxiliaires de sécurité privée.
La police agirait, par contre, avec détermination pour éviter
les rassemblements perturbateurs et les incivilités sur d'autres
places publiques et poursuivra sa lutte contre le trafic de stupéfiants.
Le préavis propose aussi un bistrot social, subventionné
par la commune. Il pourrait accueillir la population en errance à
la place de la Riponne.
Mais les résistances à ce projet sont fortes et un référendum
est sur le point d'être lancé. Les lausannois-ses seront
amenés-es à décider et à faire des choix
de société.
La RDR contribue à diminuer les conséquences
négatives de la consommation de drogues pour les usagers eux-mêmes,
et indirectement, pour la société, en rendant possible
une consommation entraînant le moins de problèmes individuels
et sociaux. OFSP, 2006
Parole à…
Pierre-Yves Bassin, directeur de Zone
Bleue, Centre d'accueil, d'orientation et de prévention
pour personnes touchées par la toxicomanie, à Yverdon-les-Bains.
Rel'ier – Avec d'autres institutions
sociales d'Yverdon-les-Bains, Zone bleue a été mandatée
pour réaliser une enquête auprès des personnes marginalisées
fréquentant les espaces publics en ville d'Yverdon-les-Bains.
D'où vient ce désir de les entendre?
A fin 2005, l'éducateur de rue d'Yverdon-les-Bains
s'est dit inquiet de la situation difficile de certaines personnes toxicomanes
et marginalisées qui échappent au réseau de prise
en charge. Pour mener une réflexion autour de cette problématique,
nous avons organisé un groupe de travail composé des principaux
intervenants sociaux en contact avec la population toxicomane. L'objectif
était d'avoir une vue d'ensemble de la situation, condition indispensable
si l'on voulait par la suite interpeller le politique et revendiquer
de nouvelles ressources.
Rel'ier – Votre idée d'enquête
a vu le jour, alors que la Municipalité et la police s'alarmaient
depuis quelques années de certains comportements qui provoquaient
des problèmes, notamment d'insécurité, autour du
kiosque à musique, du jardin japonais et d'autres lieux de passage
du centre-ville.
C'est sans doute pour cette raison que la Municipalité
a été intéressée par notre projet et a officialisé
notre démarche en mandatant notre groupe de travail pour cette
enquête. D'emblée, nous avons précisé au
politique que notre objectif était purement social et que nous
ne cherchions pas à sécuriser la ville ou vider ses rues
des personnes marginalisées.
Nous avons interrogé ces marginaux sur ce qu'ils vivent au niveau
concret et matériel ainsi que sur leur ressenti.
Rel'ier – Qui sont ces personnes ?
Nous avons rencontré plusieurs groupes distincts,
parmi lesquels ceux que nous avons appelés « les ados »
et « les marginaux ». Les « ados »
sont des garçons et des filles entre 11 et 18 ans en rupture,
qui peuvent basculer d'un côté comme de l'autre. Ils vivent
chez leurs parents et ont encore des attentes. Leur situation peut encore
se débloquer. Pour eux, des prestations de l'ordre de la réinsertion
et de la médiation peuvent être utiles et efficaces et
les structures existantes devraient pouvoir les soutenir.
Nous avons également interrogé des personnes ancrées
dans une trajectoire marginale et toxicomaniaque de longue durée.
Elles n'attendent rien de personne, à court et à long
terme. Elles échappent au réseau de prise en charge, car
elles n'y croient plus, sont méfiantes ou ont peur d'être
trahies. Elles doivent généralement leur existence aux
services sociaux ou à l'AI.
Rel'ier – Que vous ont raconté
ces hommes et ces femmes ?
Ils sont lucides sur leur situation. Ils savent qu'ils
ne pourraient pas assumer un travail. Leurs conditions de vie sont précaires,
10% d'entre eux n'ont pas de domicile fixe. D'une façon générale,
ils ne revendiquent rien au niveau matériel.
En revanche, ils se plaignent de difficultés relationnelles.
Ils souffrent d'être isolés. Ils se sentent rejetés,
ce qui les pousse à consommer davantage d'alcool et de cannabis.
Ils aimeraient pouvoir dire leurs préoccupations, raconter leur
vécu, échanger, construire. Au travers de leur parole,
ce sont toujours les mêmes questions qui reviennent : Quels droits
ai-je d'exister en tant qu'individu marginal ? Quelle place puis-je
occuper dans la société et sur la place publique avec
mes difficultés, mon chômage, ma toxicomanie, mon aide
sociale ? En bref, ces gens demandent à être reconnus comme
des citoyens ayant le droit de participer à la construction de
ce monde, avec leur vision, qui est un peu différente de la nôtre.
Rel'ier – A partir de ce constat, quelles
pistes de réflexion avez-vous envisagées ?
Avant tout, il faut rester modeste et sortir de l'idée
que nous voulons les sauver. Ensuite, si nous voulons cheminer avec
eux, nous devons reconnaître que le toxicomane a un vécu,
qu'il est digne d'être écouté et entendu. Cette
attitude permet généralement d'apaiser les tensions. C'est
ainsi que notre groupe de travail a notamment proposé d'ouvrir
des lieux d'échanges de paroles, dans lesquels ces personnes
peuvent être reconnues dans ce qu'elles sont et dans ce qu'elles
vivent. Elles doivent aussi pouvoir entendre comment les autres perçoivent
leur situation. Pour nous, l'idéal serait de pouvoir intégrer
le politique dans ce type d'échange, dans le but de réfléchir
ensemble à l'utilisation de l'espace public. Pour parvenir à
cette
réalisation, la Municipalité a décidé d'engager
un éducateur de rue à 50%.
Formations
-
L'approche gestionnaire dans le travail social : atouts
et limites
5 et 6 juin 2007
L'Aïkido comme outil pour guider et calmer la
violence de l'autre
21,22 et 23 juin 2007
-
FORDD, rens. et inscription en ligne
024 426 34 34 ou sur www.great-aria.ch
Médecine et psychiatrie des addictions
19 et 26 avril, 3 mai 2007
Réduction des risques
15, 29 et 30 mai 2007
Travail en réseau et pratiques interprofessionnelles
10 et 25 mai, 8 juin 2007
Info réseau
< Le centre de formation Impulsion du Relais à
Renens propose des formations socio-professionnelles, activités
créatrices et culturelles avec A'TICS, Atelier Reflets et Expression
picturale
www.relais.ch/impulsion/
< Association Telme, consultations pour les enfants,
les jeunes et les parents. Suivi psychologique – soutien éducatif,
tél. 147 ou 021 324 24 15, www.telme.ch
A lire
< Genre masculin et dépendances
Michel Graf
ISPA, Lausanne, 2006
< Double vie. Les drogues et le travail
Astrid Fontaine
Les Empêcheurs de tourner en Rond, 2006
Matériel de prévention
Prévention auprès des jeunes vulnérables : qu'avons-nous
appris ?
OFSP, 2006
Efficacité de l'approche communautaire dans la prévention
des problèmes de dépendances et de drogue.
OFSP, 2006
Campagne de prévention « ça débouche sur
quoi ?» Ensemble contre le verre de trop.
www.bag.admin.ch/aktuell/index.html?lang=fr
Agenda
- Quelles sont les bases de la prévention ?
14ème colloque national de l'ISPA, 24 mai 2007,
www.sfa-ispa.ch
- L'Association du Relais et l'Ecole de jazz et musiques actuelles
(EJMA) seront les hôtes d'honneur des Fêtes de Lausanne,
concerts et animations les 29 et 30 juin à la place de la
Louve, Lausanne.
Exposition au forum de l'hôtel de Ville du 19 au 30 juin 2007.
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